COTON 2019 : « Mathieu Adjovi évoque les performances »

Qui mieux que le patron de l’Association interprofessionnelle du coton (AIC), Mathieu Adjovi, pour parler des exploits de la filière de l’or blanc ? Dans cet entretien exclusif,  Mathieu Adjovi lie son style léché et aspiré à sa maitrise du sujet pour démontrer que les réussites du secteur (700.000 tonnes en 2019) découlent « d’une organisation bien pensée à partir d’une expérience acquise de longue date dans le domaine ». Et s’agissant des dividendes, Mathieu Adjovi  sans ambages a laissé entendre que : « La valeur brute du coton graine produit fait environ 180 milliards de F CFA soit plus de 10% du budget général de l’Etat béninois pour l’exercice 2019 ».  Lisez-ci dessous l’intégralité de son interview. 

FirstContactAfrique:
La campagne cotonnière 2018-2019 est déjà un succès aussi bien en termes de quantité que de qualité. Les compteurs affichent 700.000 tonnes pour la saison 2018-2019 contre 600.000 lors de la campagne 2017-2018. Quels sont les secrets de cette réussite époustouflante ?

Mathieu ADJOVI
Je vous remercie pour cette interview et l’occasion que vous me donnez de parler de la filière béninoise du coton qui a commencé par se révéler au monde depuis ces trois dernières années.

D’entrée de jeu, je vous dirai qu’il n’y a point de secrets à cette réussite ! Ce qui se passe depuis que nous avons repris les rênes de la filière coton, grâce au changement de régime intervenu en avril 2016 avec l’avènement au pouvoir du président Patrice Athanase Guillaume Talon, est le résultat d’une organisation bien pensée à partir d’une expérience acquise de longue date dans le domaine  et l’instauration d’une discipline pertinente d’action respectée par tous les acteurs. Les ingrédients de ces résultats sont simples à savoir (1) faire les choses à temps, (2) identifier les points critiques et y apporter une réponse adaptée dans une attention soutenue (3) enfin instaurer un climat de confiance dans lequel tous les acteurs se sentent rassurés.2

En trois ans, l’Association interprofessionnelle du coton (AIC) que vous dirigez est incontestablement la moelle épinière de cette performance. Si l’AIC n’existait pas, fallait-il la créer ? 

(Rires) Je ne vous fais aucune confidence si je vous dis que l’AIC est une vieille organisation, elle aura bientôt 20 ans. Elle a connu des moments forts puis au gré des vents contraires et des marées politiques, une traversée du désert mise à profit pour affiner sa stratégie de professionnalisation de la filière lui permettant d’œuvrer encore mieux  à la sauvegarde des intérêts collectifs des différentes familles professionnelles de l’interprofession, notamment ceux des producteurs et des égreneurs.

Effectivement, on peut dire que l’AIC est la moelle épinière des performances enregistrées par la filière depuis 2016. Alors, vous me direz comment se fait-il que depuis 20 ans, c’est maintenant que la filière révèle son vrai potentiel ?

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Evidemment, peut-on donc dire que sous les anciens régimes, vous étiez sous l’éteignoir et qu’il a suffi que le président Talon vous fasse appel pour que le monde entier découvre votre expertise ?

Eh bien c’est simple : j’ai l’habitude de dire que ‘’le coton n’aime pas la politique malgré que la culture du coton est une politique’’

Le coton et la politique ne font pas bon ménage. En effet, lorsque l’on immisce la politique dans la conduite de la filière, on tombe facilement dans des travers qui grèvent l’expression du génie des acteurs les plus performants ; il s’ensuit inévitablement à tous les niveaux d’amont en aval, un processus vicieux de nivellement par le bas qui conduit à des résultats médiocres ; c’est ce à quoi nous avons assisté depuis près de deux décennies.

Tirant leçons de cette longue expérience, lorsque nous avons repris la filière, nous avons été clairs avec tous les acteurs, désormais seule la performance paiera ! L’Etat béninois a décidé de ne plus se mêler de la gestion de la filière ; l’Etat n’interviendra seulement qu’à titre régalien et c’est aux acteurs professionnels de prendre leurs responsabilités ! Nous avons salué cette décision.

Mais comme je le disais tantôt, la culture du coton est une politique dans le sens que le coton est un puissant levier de croissance économique et de lutte contre la pauvreté aussi bien en milieu rural qu’urbain non seulement grâce aux revenus générés annuellement mais également aux emplois créés et aux impacts sur les autres secteurs vitaux (voir graphique ci-après).

Les résultats actuels que vous avez sont-ils dus à la confiance et à la complicité qu’il y a entre vous et le Président Talon ou à des réformes structurelles ?

Ne vous m’éprenez point, le président Talon est très républicain, (je ne parle pas d’appartenance politique ici ndlr). Il est attaché au respect des règles républicaines. Je peux vous dire que la filière coton n’a bénéficié outre mesure de quelque faveur que ce soit, du fait de son accession au pouvoir. 

Certes, le président Talon nous fait confiance pour conduire au mieux la filière. Mais, parlant de complicité, je puis vous dire que j’ai eu plus de complicité avec Monsieur Patrice Talon qu’avec le président Patrice Talon ; les obligations du président de la République ne lui permettent pas de se consacrer même s’il le souhaitait aux problèmes d’une seule filière qu’il s’agisse du coton ou autre. Beaucoup de gens ont du mal à comprendre cela !

Cependant, depuis 2016, nous avons entrepris les réformes structurelles et fonctionnelles nécessaires pour mieux gérer la filière notamment :

Au plan technique, nous avons laissé les mains libres aux chercheurs et aux techniciens pour définir et mettre en œuvre leur programme en mettant à leur disposition les ressources dont ils avaient besoin.

Au plan organisationnel , nous avons œuvré à l’instauration d’une solidarité au sein de la famille des producteurs en réunissant dans un seul creuset l’ensemble des différentes tendances qui avaient été suscitées, entretenues et instrumentalisées par l’Etat, les politiciens et autres acteurs non conformistes. Aussi, par mesure d’efficacité, nous avons fusionné les deux bras techniques de l’interprofession qu’étaient la Centrale de sécurisation des paiements et recouvrement (CSPR) et le Secrétariat technique permanent de l’AIC en une seule institution.

Au plan financier : nous avons veillé au respect scrupuleux des mécanismes et des délais de paiement des producteurs.

Tout ceci a eu pour résultat une plus grande confiance des producteurs qui se sont adonnés à la production du coton en respectant les recommandations techniques.

A l’heure des performances, le dossier du glyphosate a failli plomber tout. Comment aviez-vous vécu cette situation ?

Je puis vous dire que nous étions sereins ! Vous savez, la problématique posée par la question du glyphosate est récurrente et se justifie par le principe de précaution et le principe de prévention en matière de toxicité et d’impact sur l’environnement des produits chimiques. Jusqu’à ce jour, le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé dans le monde. C’est un herbicide systémique qui présente la propriété de circuler dans la plante et d’atteindre les parties souterraines. Il est utilisé au Bénin pour le désherbage des champs avant l’installation des cultures afin de réduire la pénibilité du travail des producteurs et combler le déficit en main d’œuvre. Son utilisation réduit de façon significative la concurrence des mauvaises herbes à la dose recommandée de 3 litres à l’hectare. Lorsqu’aux Etats-Unis, la firme Monsanto a été condamnée pour le probable effet cancérigène du glyphosate, cela a entrainé un tollé chez nous, mais dans le fond c’est un dossier vide. L’AIC ne produit pas du glyphosate  et l’Etat béninois est un Etat responsable ; nous suivons ce qui se passe partout dans le monde et nous ne proposons à notre population que ce qu’il y a de meilleur en garantissant la qualité et le rapport  coût efficacité des produits que nous utilisons.  6

Aviez-vous vous eu peur quand ce dossier de glyphosate défrayait la chronique ?

À partir des explications que j’ai fournies ci-dessus, je ne puis avoir peur du dossier glyphosate quand bien même il continuerait de défrayer la chronique. Toutefois, si les scientifiques venaient à s’accorder en démontrant sa nuisance effective pour la santé des populations, l’AIC réviserait à l’évidence sa pratique dans son utilisation.

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Mathieu Adjovi, c’est un savoir-faire indéniable. Certains voient en vous un parcours à la française alors que d’autres pensent que vos racines de manager puisent leur sève dans une inspiration anglo-saxonne ? Des deux visions, laquelle a raison ?

Ce n’est plus un secret pour personne, dans le monde des affaires, les Anglo-Saxons et leur style de management tendent à supplanter la gestion à la française, au-delà de l’effet mode, c’est même devenu la norme. Cependant, je dirai que dans notre contexte africain et particulièrement d’ancienne colonie française, la formation des cadres et les habitudes de gestion d’entreprises sont fortement influencées par la pratique gauloise.

L’habitude anglo-saxonne impose que le dirigeant assume ses responsabilités aussi bien stratégiques qu’opérationnelles tandis que la gestion à la française aime plutôt la division des pouvoirs d’administration et de direction.

Personnellement, je suis plutôt de ceux qui combinent les deux genres en fonction des défis auxquels je fais face. Il y a en moi cette tendance innée à ne rien lâcher lorsque je poursuis un objectif donné ; je vais jusqu’au bout de mes convictions tout en respectant les valeurs morales… et je pousse mes collaborateurs à donner le meilleur  d’eux-mêmes pour atteindre les objectifs visés et les performances souhaitées ; collaboratif quand il faut l’être et très directif lorsque c’est nécessaire pour faire avancer les choses ; voilà comment je fonctionne ! Et je puis vous dire quand on connait le parcours qui est le mien avec plus de 25 années dans la filière coton, il faut savoir être différent pour être efficace !

Vous parlez très peu de vous-même. Que peut-on retenir d’un puissant créateur de richesses !! Quand on a un parcours remarquable comme le vôtre ? 

Je viens de le dire, 25 années dans une filière, ça forge ! Nous avons traversé monts et vallées, affronté vents et tempêtes pour construire cette filière. Il faut reconnaitre qu’il n’y a pas de parcours tout tracé pour un entrepreneur, et je voudrais rendre un vibrant hommage à l’actuel président de la République, Patrice Athanase Guillaume Talon qui est un grand visionnaire et une véritable cheville ouvrière de ce que la filière coton est devenue aujourd’hui dans notre pays. C’est ma première source d’inspiration en matière de management et son leadership en est pour beaucoup dans les performances que nous enregistrons depuis qu’il est au pouvoir.

Les hommes ne dévoilent pas souvent les chiffres. Que gagne le Bénin grâce aux performances de l’AIC ?

Je suis vraiment écœuré lorsque certaines mauvaises langues font un faux procès à la filière coton en affirmant que le Bénin ne gagne rien dans le coton. La réalité qu’elles semblent ignorer, est que le producteur de coton d’aujourd’hui, est un acteur économique averti qui raisonne, analyse et prend des décisions véritablement en ‘’homo economicus’’ Il maitrise parfaitement ses comptes d’exploitation et rationalise la gestion globale de son exploitation agricole en appréciant les rôles sociaux, techniques et économiques de chaque spéculation qu’il cultive. Si le coton ne lui rapporte rien, il l’abandonnera sans état d’âme.

Vous savez, j’ai pris l’habitude de dire à mes collaborateurs parlant des chiffres sur le coton au Bénin que ‘’le bien ne fait du bruit tout comme le bruit ne fait pas le bien, travailler méthodiquement et vos résultats parleront d’eux-mêmes’’. Ceci dit, et puis que vous m’offrez aujourd’hui ce canal pour parler des gains induits par le coton, je me permets de déroger à cette règle que je me suis imposé en vous affirmant ici que le coton est un véritable levier de croissance économique et de réduction de la pauvreté au Bénin. L’ensemble des couches sociales du pays, outre les producteurs et les sociétés d’égrenage de coton, profite de la chaine de valeurs du coton en passant de la petite restauratrice au commerçant de produits divers, des transporteurs routiers aux stations de produits pétroliers, des collectivités locales à l’Etat central etc…

Tenez au cours de la campagne écoulée, plus de 100 milliards de nos francs ont été distribués aux producteurs et à leurs organisations ; 52 milliards payés aux transporteurs, 13 milliards au titre de taxes directs payés à l’Etat. La valeur brute du coton graine produit fait environ 180 milliards soit plus de 10% du budget général de l’Etat béninois pour l’exercice 2019. C’est la démonstration par les chiffres que la filière coton contribue énormément tant au développement économique de notre pays dans sa puissance d’injection d’argent obtenu par son travail dans l’économie de consommation qu’à la richesse et au bien-être des acteurs de la filière et de leurs familles. C’est enfin à l’évidence, la preuve par l’exemple des chiffres aux autres filières agricoles phares du PAG (anacarde, ananas, maïs et riz).  

Vous comprenez aisément que si l’AIC n’existait pas, il aurait fallu l’inventer et lui faire davantage confiance pour créer de la richesse et soutenir la croissance économique du pays !

Pour finir, quand tout tourne rond comme c’est le cas actuellement, que fait-on ? On maintient le cap avec une dose de fierté ou bien on affiche de nouvelles ambitions ? 


Le potentiel productif du Bénin que ce soit pour le coton que pour beaucoup d’autres filières reste encore à développer, des gains de productivité substantiels sont encore possibles et nous nous y attelons. Nous avons l’ambition de présenter à la nation béninoise un chèque de 1.000.000 de tonnes de coton d’ici 2021. Nous avons pris dès maintenant les mesures appropriées pour y arriver notamment.

Pour cela, on renforce le niveau de fertilité des sols par des amendements phosphocalciques qui concourent à diminution de l’acidité du sol.

En outre, on renforce nos capacités d’encadrement et de formation des producteurs pour l’amélioration de leurs rendements et surtout en sécurisant les revenus des producteurs gage de leur confiance et de leur engagement à produire mieux tout en préservant nos ressources naturelles.

Enfin en concourant à notre manière aux objectifs mondiaux  de développement durable auxquels le Bénin a souscrit notamment les ODD1 (élimination de la pauvreté), ODD2 (élimination de la faim et promotion de l’agriculture durable), ODD8 (promotion d’une croissance économique soutenue,  partagée et durable, le plein emploi productif et un emploi décent pour tous), ODD10 (réduction des inégalités notamment dans nos villages), ODD12 (établissement de modes de consommation et de production durables), et ODD15 (préservation et restauration des écosystèmes en veillant à une exploitation et une gestion durables de la terre agricole).  

F-KINT

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